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1 août 2015

La fille du roi araignée - Chibundu Onuzo

Après quelques mois d'absence en raison de la rédaction de mon mémoire de recherche, me revoilà!

Née en 1991, Chibundu Onuzonée en 1991 est aujourd’hui considérée comme une des auteures nigérianes les plus prometteuses. Elle entame, en effet, l’écriture de ce premier roman à 17 et devient en 2012, à 19 ans, la plus jeune auteure publiée par la maison d’édition Faber & Faber. Actuellement doctorante en histoire au King’s College, elle a récemment été classée parmi les vingt-cinq femmes les plus influentes d’Afrique par The Guardian. Ce roman a été sélectionné pour le prix Dylan Thomas.

La fille du roi araignée c’est l’histoire d’amour improbable entre Abike Johnson, fille d’un riche magnat nigérian et Runner G, un jeune vendeur ambulant qu’elle rencontre dans une rue de Lagos. Les deux jeunes que presque tout oppose, défient les codes et les préjugés de leur entourage pour vivre leur amour. Grâce à Runner G, Abike découvre un Lagos dont elle ignore tout : les quartiers malfamés, la nourriture de rue, ect. Malgré ses doutes quant à l’avenir de leur relation, le colporteur se dépasse afin de pouvoir entretenir la flamme. Un jour pourtant, une découverte bouleversante sur Abike et sa famille fera tout vaciller. Leur histoire d’amour prend soudain une tournure surprenante. Le roman se transforme alors en thriller. Runner G mène l’enquête. Certaines informations le pousseront à prendre une décision implacable.  




La première partie du roman se concentre sur leur histoire d’amour. Chacun des moments partagés est raconté en deux temps, d’abord selon la perspective d’Abike puis selon celle de Runner G. Cette partie m’a donc semblée très longue en raison des scènes redondantes.  La seconde partie est celle du thriller, avec quelques invraisemblances et faits presque prévisibles. Mais il faut se rappeler que l’auteure était très jeune au moment de la rédaction.  La fin de l’histoire, quant-à-elle m’a semblée un peu expédiée, ce que j'ai regretté car les toutes dernières pages étaient les plus intéressantes. Elles ont réussi à me surprendre et à m’arracher un sourire.
Il semble qu’au final Runner G ait lui aussi été pris dans la toile d’araignée.

Je n’ai pas du tout aimé le personnage d’Abike, une enfant gâtée, qui méprise son entourage et aime avoir le contrôle sur tout et sur tout le monde. En anglais on dirait que c’est une « control freak ». Je n’ai pas compris son jeu de la Frustration qui a donné lieu à une scène d’une violence inouïe dès le début du roman. J’ai apprécié Runner G, le seul personnage qui avait de la poigne et qui n’avait pas peur de lui tenir tête. Je me suis d’ailleurs demandé si ce n’était pas cela qui avait suscité autant d’intérêt de la part d’Abiké pour ce colporteur. « Il était différent » comme elle aimait le dire.

C’est un livre dont j’avais beaucoup entendu parler et qui m’a finalement quelque peu déçue. Je pense que la seule chose vraiment fantastique à son sujet est qu’il ait été écrit par une très très jeune femme. Je me rappelle qu’à mes 17 ans, j’avais bien d’autres soucis et ambitions.

Merci à Steve-Léo qui m'a offert ce livre ! 

6 mars 2015

Le ravissement des innocents - Taiye Selasi

Avec le ravissement des innocents, Taiye Selasi fait une entrée remarquable dans le monde de la littérature. Celle qui n’aime pas qu’on lui assigne une identité particulière car  « our passport don’t define us» se définit comme une « multi-local » et une afropolitaine, comme en témoigne sa présentation sur son site internet :

« Born in London raised in Boston
lives in new york new delhi rome
writes stories essays scripts + books
makes pictures still + moving  »


Elle est d'ailleurs l’auteure du terme « afropolitan » depuis la rédaction de son article « Bye-Bye Barbar » (or What is an afropolitan?). Terme qui fait débat et qu'il ne faut pas confondre avec l’idée d’afropolitanisme du théoricien Achille Mbembe.
En somme,  je ne peux présenter Taiye Selasi par  un simple « cette auteure ghanéenne et nigériane ». Je dirai tout simplement que ses parents sont originaires du Ghana et du Nigéria.
Elle entame sa carrière dans la littérature avec sa première nouvelle « The Sex lives of African girls » publiée dans le magazine granta en 2011. Par la suite, encouragée par son amie et mentor, Toni Morrison, elle continuera son aventure littéraire en publiant son premier roman : le ravissement des innocents ou  Ghana Must Go , le titre original. 
Une œuvre au succès retentissant. Un portrait de famille remarquable. 

Le ravissement des innocents c’est l’histoire d'une famille. Une famille comme une autre, avec ses secrets, ses manquements, ses déchirements. Une famille avec ses différences, ses ‘clans’ que même la force du sang, le lien filiale ne semble pouvoir réunir et apaiser.
Pourtant, un évènement tragique les obligera à se rapprocher et se côtoyer de nouveau. Un évènement qui réveillera le souvenir du premier drame qui aura bouleversé l’équilibre de la famille : le jour où Kweku Sai ne rentra pas. Le jour où il ne revint plus jamais,  abandonnant sa femme Folà, une nigériane et leurs quatre enfants : Olu, les jumeaux Taiwo et Kehinde et la petite dernière, la ‘préférée’ Sade. 
 C’est ce jour-là qu’un éloignement émotionnel commencera à se faire jour au sein de ce qu’il restera de cette famille. Un éloignement émotionnel qui sera accentué ensuite par l’éloignement géographique. La famille sera disloquée, éparpillée à travers le monde. Et puis chacun grandira, poursuivra sa voie et apprendra à vivre avec ou sans le reste de la famille. Les appels seront de plus en plus espacés, les nouvelles plus rares, les silences plus présents.
Jusqu’à ce nouveau drame. La mort. 



Sous la plume de Taiye Selasi la mort à quelque chose de sublime.  Elle est poétique. Elle est l’occasion d’introspection, de flux et reflux de souvenirs, d’évènements et de sensations qui ont marqués toute une famille. Elle est pleine de vie car elle fait écho à d'autres épisodes de mort mais surtout de vie. C’est à travers la mort que l’on découvrira cette famille avec des va-et-vient incessant entre le passé et le présent, entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. C’est aussi ce qui rend le livre complexe car on a le sentiment de prendre l’histoire en plein vol. On n’y comprend rien au départ. Quelqu'un est en train de mourir et sa mort nous fait parcourir le monde, dans la vie de différents personnages, à des époques et moments différents de leur vie. L'histoire va se dessiner au fur et à mesure comme une toile d’araignée, elle prendra forme et on y verra plus clair.

On découvrira les différents univers de chacun des membres de cette famille, aux trajectoires diverses; depuis l'enfance jusqu’à l’âge adulte et au moment du tragique évènement. L’auteure nous fera surtout voyager dans leur cœur. Leurs craintes, faiblesses et blessures seront dévoilées.  Leurs choix sembleront plus compréhensibles. On découvrira également leur sentiment par rapport à leur entourage, les différences, jalousie, incompréhension entre frères et sœurs, le poids de la distance sur les relations.

La mort est également sublime car dans cette histoire elle permet à une famille de renouer. Elle est comme une rupture qui permet de reprendre les histoires là où on les avait laissées, pour mieux repartir. Elle rappelle l’inanité des choses. Elle oblige à se retrouver, à se parler, à tenter de reconnecter et essayer de se comprendre alors qu'on s’était résigné.

« Le bonheur de les avoir tous à la maison est douloureux »  p265

À travers l'histoire de cette famille qui se déploie sur plusieurs continent, l’auteure abordera de nombreux thèmes tels que la question des déplacements volontaires ou subi, celle de la perception des africains à l’étranger et leur relations avec les différentes communautés noires, blanches et non-blanche. La perception des africains vivant à l’étranger par les africains du continent  notamment la question du retour en vacances en Afrique ou d’une installation sur le plus long terme.   Les personnages de l’auteure sont des afropolitain, selon la définition de Taiye Selasi. Bien que durant de longues années le continent africain ait été ‘abstrait’ pour les enfants du couple, l’Afrique était présente dans leur vie, en raison de leurs prénoms et patronyme singuliers dans un monde occidental. Ainsi tout comme le ‘poids’ de leur prénom, l'Afrique plane au-dessus de tout le récit qui est émaillé d’anecdotes, d’explications et de références culturelle, politique et historique relatives au Ghana et au Nigéria. 

C’est un livre durant lequel le lecteur est obligé de se concentrer car l’auteure fait d'importantes digressions et d’incessants retours en arrière, alors on peut facilement perdre le fil. Pendant ma lecture, je me suis parfois demandé si pour écrire un livre pareil, il ne fallait pas être une personne particulièrement loquace. J’ai l’impression qu'elle écrit comme elle pense. Que lorsqu’elle pense, plein de choses lui passent par la tête en même temps. Un évènement la pousse à rebondir sur un autre évènement ou sur une histoire qu’elle a entendu ou encore sur une personne, alors elle écrirait comme ça; comme à l’oral, en donnant tous les détails, en mentionnant tout ce à quoi, ce dont elle parle, lui fait penser. 
Ce livre est d'autant plus complexe qu’il est poétique, avec une attention particulière accordée aux détails… La découverte de nouveaux mots est garantie (en tout cas, en ce qui me concerne).

Il semble que pour réaliser cette œuvre, l’auteure se soit fortement inspirée de son vécu et de son histoire familiale. Taiye Selasi est issue d’une fratrie de quatre enfants, dont les parents sont ghanéens et nigérian, avec un père médecin, qu'elle a connu à l’âge de douze ans. Elle est née à Londres, a grandi à Boston et vécu à New Delhi, New York et Londres. Elle se qualifie elle-même d’afropolitaine.  Tout comme ses personnages, bien qu’ayant grandi loin de l’Afrique, il semble qu’à un moment crucial de leur vie, ce continent les rappellera. 

Ainsi, bien que n’aimant pas qu'on la 'réduise' à ses origines africaines, Taiye rend tout de même hommage aux pays de ses parents, à travers l’histoire d’une famille d’origine africaine, qui a vu son destin basculer et qui finira par se retrouver sur le continent.
Un livre que je recommande vivement !

Collection du monde entier, Gallimard.


25 févr. 2015

La légende de l'Abyssa - Claire Porquet

En l’espace de quelques jours seulement après le début du mois de janvier, j’ai réussi à faire une entorse à une de mes résolutions : ne plus acheter de nouveaux livres tant que je n’ai pas lu ceux que j’ai déjà et que je contemple…
Pour me donner bonne conscience quand je me suis offert celui-ci, je me suis efforcée de me rappeler que lors de mes recherches à Grand-Bassam, quelques rares personnes l’avaient mentionné durant des interviews…
C’était donc pour la bonne cause que je cédais, pour la recherche… Et je n’ai pas regretté bien que mon avis soit partagé…

La part de l’auteure pour sa communauté

Dès les premières pages, le ton est donné. La préface est signée « Sa Majesté Awoulae Amon Tanoe roi des N’zima Kotoko de Côte d’Ivoire, Grand-Bassam » p.10 puis dans son avant-propos l’auteure nous parle de l’urgence d’un retour aux sources afin de ralentir l’avènement de nouvelles échelles de valeurs qui semblent nous pousser à des comportements inquiétants. Toujours selon l’auteure la fête de l’Abissa qui est un « festival de réjouissances populaires à caractères mystiques »p12, permet aux peuples N’Zima Kotoko de faire la promotion de ses us et coutumes, et l’enracinement dans sa propre culture par de telles manifestations par exemple serait le « gage d’un meilleur apprentissage des valeurs occidentales ». Puis elle nous invite à apprécier les richesses de ce peuple dont elle nous parlera à travers son histoire.
J’ai donc, dès le début eu le sentiment que ce livre était en quelque sorte la contribution de l’auteure à une meilleure connaissance d’une importante tradition de son peuple et surtout à sa promotion.

Une histoire à visée pédagogique

Dans la légende de l’Abyssa, cette tradition N’zima nous est racontée sous deux formes : une épique et une autre plus ‘réelle’, descriptive, car les personnages principaux iront assister à la fête et l’auteure nous rapporte les évènements dont ils sont témoins.

Dans la forme épique, tante N’dèdè de Grand-Bassam est accueillie par sa sœur Akouba à Abidjan. À l’occasion de son arrivée, Gnakou Bilé, le mari d’Akouba invite les voisins pour une soirée spéciale durant laquelle ils écouteront la légende de l’Abyssa racontée par cette « agréable conteuse ». Kodjo et Echua les enfants de Bilé et Akouba attendent ce moment avec impatience. L’arrivée des invités est une véritable libération. Tout le monde s’installe et tante Akouba commence l’histoire.
Elle nous raconte donc le mythe de la naissance de l’Abissa. Toutefois cette version diffère un peu de ce que j’ai pu entendre durant mes recherches. L’auteure semble avoir ajouté de nombreux éléments à la légende pour tenir le jeune lecteur en haleine, mais surtout pour tenter d’expliquer et de comprendre d’où viennent certaines pratiques que l’on retrouve encore dans nos villages aujourd’hui.

Toutefois, certaines scènes décrites avec une remarquable précision semblent relever de la réalité. En les parcourant, pendant quelques secondes, je me suis revue à Bassam en train d’assister à ce type d’évènement. J’en ai déduit que l’auteure les avait sûrement vécues… Mais ce n’est pas le sujet.

Les chapitres ‘ le voyage à Grand-Bassam’ mais surtout la ‘conférence’ me font affirmer également avec certitude que l’auteure à assister à la conférence dont elle parle et ce d’autant plus que le professeur Agbroffi et Mr Louis Kouamé Abrima, sont des personnes qui existent bel et bien. 

Ainsi, nous quittons la fiction pour être dans un genre un peu plus journalistique. En effet, l’auteure détaillera le déroulement de la conférence à savoir, l’arrivée des invités, les propos tenus par le Pr Agbroffi et Monsieur Abrima. Cette partie me semble un peu rébarbative pour de jeunes enfants, car il s’agit d’une succession d’informations sur le peuple N’zima mises bout à bout, sans véritable structure ou ‘simplification’ pour maintenir l’intérêt des enfants...






Une allure de reportage

Enfin dans la dernière partie, l’Abissa nous est racontée sous sa dernière forme, ou devrai-je plutôt dire rapportée. En effet, tante N’dèdè s’est rendue à Bassam avec Kodjo et Echua. Ils retrouvent leurs cousins avec lesquelles ils vont assister pour la première fois à l’Abissa, durant une semaine entière. L’auteure nous racontera chacune des journées et leurs lots d’évènements, accompagné d’explications. Elle en profite pour rendre hommage à quelque membre de la communauté N’zima qu’elle semble connaître.

Dans cette partie, les enfants iront à la découverte de la ville elle-même. J’ai bien aimé le fait qu’au-delà de l’Abissa l’auteure nous parle brièvement des monuments et bâtiments de la ville. Je pense qu’il est important d’en parler pour que tout le monde puisse en apprendre davantage sur les différentes richesses et facettes de Grand-Bassam. Toutefois, la façon par laquelle l’auteure suscitera un intérêt pour la découverte des bâtiments chez les enfants m'a fortement déplu. 

Le dernier chapitre est de loin, le meilleur de tous. J’avais le sentiment d’être en train d’assister à la fête et les anecdotes rapportées m’ont rappelée quelques moments forts que j’ai moi-même vécu durant l’Abissa. 

Dans l’ensemble c’est un livre intéressant qui permettra aux enfants de découvrir une culture, une pratique actuelle et par la même occasion d'enrichir leur vocabulaire. Les illustrations qui émaillent le récit permettront à ceux qui n’ont jamais assisté à l’Abissa, d’avoir un petit aperçu des moments forts de la célébration.

Et pour ceux qui souhaitent en savoir davantage sur l'Abissa, voici un article publié sur ce blog à ce sujet : L'Abissa 2014


Claire Porquet, la légende de l'Abyssa
NEI/CEDA

3 févr. 2015

Debout-payé - Gauz


Une chose dont je suis certaine : après avoir lu ce bouquin, je ne regarderai certainement plus les vigiles de la même façon. Je me demanderai souvent si un Gauz se cache en eux. Ou pire vous me direz, je les ‘verrai’ peut-être un peu plus.

Dans Debout-payé, celui qui s’est rebaptisé Gauz nous parle d’Ossiri, vigile ivoirien vivant en France, plus précisément à Paris. À travers lui, c’est toute l’histoire de la profession, du processus de recrutement en passant par les ‘circuits’ d’embauche, le jargon ou encore son évolution qui nous sera racontée.


 Les vigiles, ce sont ces ‘invisibles’ qui sont pourtant partout. Ici, sous nos tropiques, à Abidjan notamment, ils sont souvent habillés en t-shirt jaune, estampillé du nom de la société de gardiennage qui les emploie. En tout cas, pour les plus visibles d’entre eux. On les aperçoit, le plus  souvent assis à l’entrée des entreprises qui les emploient. Lorsqu’une personne, un client ou un employé arrive, ils se lèvent pour leur ouvrir la porte. On les aperçoit également à travers les guérites des villas cossues de la ville, où  ils sont également assis la plupart du temps, voire couchés en train de somnoler jusqu’à ce qu’une sonnerie retentisse et qu’ils soient obligés de se lever péniblement pour vérifier l’identité de celui qui souhaite entrer.


 En France, à Paris, le métier de vigile est tout autre. On les retrouve principalement dans des magasins, les grands magasins surtout. La façon de se vêtir dépend de l'enseigne où on travaille, selon qu’elle soit huppée ou un peu moins. Et puis en France, bien souvent, les Africains qui se retrouvent à exercer ce type de métier le doivent à leur réseau, l'urgence de trouver rapidement ‘quelque chose’ pour (sur)vivre ou encore au problème d’équivalence que posent leurs diplômes obtenus à l’étranger. Et oui!

Mais une chose est certaine, les vigiles de France, à l’inverse de ceux d’ici, ont une chose en commun : ce sont des Debout-payé autrement dit ceux qui sont payés pour rester debout.

Ainsi, dans Debout-payé la ‘condition de vigile’ en France est dévoilée.




C’est à travers la vie d’Ossiri, jeune ivoirien instruit, avec une situation stable en Côte d’Ivoire qui décidera pourtant d’aller ‘se chercher’ en France que Gauz nous entrainera dans le quotidien de ces invisibles. Ossiri se liera d’amitié avec le jeune Kassoum, lui aussi ivoirien et sans papiers, tout droit sorti du Colosse de Treichville, un ghetto d’Abidjan. Ils se retrouveront à faire le même métier de vigile.


Les chapitres racontant la vie d’Ossiri, ponctués d’incroyables digressions, sont souvent suivis de chapitres d’interludes aux titres savoureux dans lesquelles l’auteur nous raconte des anecdotes, analyses, questionnements, résultats des nombreuses heures que l’auteur a lui-même passé debout, alors qu’il était vigile. Le récit change alors de rythme, de type de narration. J'avais du mal au début avec les premiers chapitres d’interludes, car j'avais hâte de ‘rencontrer’ les personnages, connaître leur histoire. Mais j'ai fini par m'habituer à ces petites interruptions dans la narration pour apprécier la répartie et l’humour de l’auteur. Rien ni personne n’est épargné. On rigole. On s’arrête. On relit pour s’assurer qu’il a vraiment écrit cela. On appelle un proche qui sera réceptif pour lui en lire un passage. Ces chapitres d’interludes s’y prêtaient particulièrement bien.


Grâce à Ossiri, on découvre aussi un autre Paris. Le Paris africain à travers les yeux de ses sans-papiers, ses ‘étudiants’, leurs revendications et l’évolution’ de leur situation depuis les années 1960. L’auteur revisite de ‘grands évènements’ à travers le prisme de ses ‘invisibles’ de France pour nous offrir une histoire selon leur perspective. On voit comment changements politiques, bouleversement des perceptions à la suite d’évènements retentissants sur l’ensemble de la planète peuvent affecter leur quotidien en créant entre autres un sentiment d’insécurité plus important et une grande fébrilité dans les milieux que fréquentent ces personnes.


Au-delà de son style truculent, son humour percutant, sa capacité à revisiter certains adages, je retiens également les nombreuses ‘ivoirisations’ du langage. Je me suis sentie proche de l’auteur, car je comprends ses expressions, ses termes, ce qu'il insinue et surtout saisir de ‘petites choses’ qui parlent vraiment aux ivoiriens. Je dois dire que retrouver de telles références dans ce roman particulièrement intéressant, ont rendu sa lecture encore plus agréable.


Il y a tellement de choses à dire encore sur l'histoire, les personnages notamment la mère d’Ossiri, une véritable afrocentriste et les interrogations importantes que ses propos peuvent induire chez le lecteur ou encore les invitations à l'ouverture d’esprit et à la curiosité … mais je vais m’arrêter là.


 Finalement comme l’a si bien dit Ossiri à Kassoum :



 « Kassoum, juste parce que tu es là, tu es un homme meilleur. Meilleur que les gens du Colosse parce qu'ils ne connaîtront jamais Paris. Meilleur que les gens de Paris parce qu'ils ne connaîtront jamais le Colosse». p154

 J'ai envie de dire que Gauz est meilleur que nous, pas parce qu’il a connu Paris, Abidjan et je ne sais encore quel autre endroit, mais plutôt parce qu'il a su savamment, avec ingéniosité et humour, concilier ses  deux horizons, ses deux mondes et ses deux cultures pour nous offrir ce magnifique roman qui décrypte la société française, la société de consommation, à travers le regard affuté d'un ‘Debout-payé’ ivoirien.


Un roman audacieux, instructif. Un pari qui semble réussi pour l’auteur qui vient de se voir décerner le prix du meilleur premier roman français 2014 et le Prix des libraires Gibert Joseph 2014.

Le nouvel Attila
Meilleur premier roman français 2014
Prix des libraires Gibert Joseph 2014

19 janv. 2015

Loin de mon père - Véronique Tadjo

Je connais Véronique Tadjo depuis toute petite grâce à ses histoires pour enfant. Depuis peu, je découvre une autre facette de cette auteure, à travers ses romans. Le premier d’entre eux que j’ai lu était Champs de bataille et d’amour . Et récemment, un ami m’a prêté celui-ci. Bien que je ne connaisse pas l’ensemble de l’œuvre de l’auteur, je dois dire que j’ai déjà le sentiment de connaître ses sujets de prédilection. Du moins, des sujets qui la passionnent car bien que Champs de Bataille et d’amour (2006) et Loin de père(2010) nous parlent de sujets différents, j’y ai retrouvé des thèmes similaires : la question des couples mixtes et celle de pays en proie à de profondes déchirures.

Dans Loin de mon père, Véronique Tadjo nous raconte le retour de Nina dans son pays natal pour une funèbre occasion : le décès de son père, le célèbre docteur Kouadio Yao. La jeune femme n’était pas retournée en Côte d’Ivoire depuis de nombreuses années en raison des crises sociopolitiques qui avaient secoué le pays. Et puis… elle avait continué sa vie ailleurs, en France, son autre pays car elle est franco-ivoirienne. Bien que semblant déconnectée des réalités de son pays, Nina va devoir participer à l'organisation des funérailles.


Photo prise par Armand Pockpa, auteur du blog : http://monsieurpockpa.blogspot.com/


L’auteure va donc nous entrainer sur les pas de Nina et l’organisation des funérailles dans son pays d’origine.  Entre lenteur et pressions familiales pour que les choses se déroulent selon les habitudes de la Côte-d’Ivoire, la coutume, les croyances et le statut de son père. Nina, elle, bien qu’ayant grandi dans ce pays semble être dépassée par la situation et ne pas comprendre certaines considérations.Toutefois, ce sont les zones d’ombre laissées par son père et dévoilées au cours de son séjour qui la marqueront à jamais. Révélations et secrets de famille éclatent. Mais combien son père en a-t-il emporté dans la tombe avec lui ? Ainsi, au-delà de la perte de son père et de son retour dans un pays encore instable créant un sentiment d’insécurité permanent; ce sont surtout les découvertes qui affecteront la jeune femme. Nina ne sera plus jamais la même. Elle avait gardé une certaine image de son pays, de sa ville natale et de son père qui n’était en fait qu’illusions… Bien qu’étant entouré des siens, elle finira par sentir une pesante solitude, une impression de trahison qui la poussera à se poser des questions sur tous les membres de sa famille : oncles, tantes, mais surtout sur sa mère et la relation qu’elle avait avec son père et sur sa grande sœur Gabrielle qui brille par son absence… Mon personnage préféré, je crois, pour sa franchise, son courage et sa capacité de s’affranchir du poids de certains supposés devoirs et d’éventuels remords. Une femme qui a confiance en elle. C’est un personnage que je ne comprenais pas au départ, mais que j’ai fini par adorer. 

Bien qu’ayant passé pratiquement 243 pages en compagnie de Nina, j’ai l’impression de ne pas la connaître. Le style laconique de l’auteure m’a laissée sur ma faim, car j’ai le sentiment de ne pas avoir pu être entrainée par l’histoire et surtout de ne connaître et comprendre les personnages que très superficiellement. J’ai souvent eu l’impression que Nina était incomprise et qu’elle avait le sentiment qu’une des raisons principales à cela était sa couleur de peau, son métissage.  
« Être métisse, est-ce avoir la bonne ou la mauvaise couleur»? p171
« Toute ma vie, j’ai louvoyé, négocié, feinté. J’ai caressé dans le sens du poil, courtisé l’acceptation, attendu la reconnaissance, espéré l’invitation. Toute ma vie, j’ai tenté de faire preuve de bonne volonté, multiplié les efforts pour être entendue…» P172
Pendant ma lecture, je reprochais à Nina de ne pas connaître certaines réalités du pays alors qu’elle y avait bel et bien grandi. J’étais un peu confuse…Toutefois, au terme de son séjour en tant qu’ADULTE en Côte d’Ivoire, elle aura sûrement, désormais, une réponse à cette question qui lui taraudait l’esprit avant son départ :
 «  Qu'est-ce qui fait un pays? » p19
Une question difficile!



Préface d'Emmanuel Dongala
Édition première en France : Actes Sud (2010)
Coédition solidaire "Le livre équitable"
Collection "Terres solidaires"

13 janv. 2015

L'équation africaine - Yasmina Khadra


Avant de commencer ma chronique, je voudrais souhaiter à tous une bonne et heureuse année 2015.
J’espère que vous avez passé de belles fêtes de fin d’année.
En ce qui me concerne, elles étaient particulièrement intenses…

J’ai été accompagnée dans mes pérégrinations par L’équation africaine de Yasmina Khadra.
Je l’ai commencé dans le dernier avion que j’ai pris en 2014, puis terminé dans le premier que j’ai pris en 2015.
Souvent, les quelques personnes qui apercevaient la couverture de mon bouquin me demandaient « Alors, elle écrit bien? ». Je répondais souvent la même chose :
« C’est un homme qui a pris les prénoms de sa femme comme pseudo. Sinon il s’appelle Mohamed… Mohamed Moulessehoul. C’est un auteur algérien qui a écrit beaucoup de livres à succès, dont Ce que le jour doit à la nuit qui a été adapté au cinéma récemment ».
Mes interlocuteurs me répondaient souvent avec un simple « Ah! Ok! ». Je comprenais que je n’avais pas besoin de continuer, ça ne les intéressait pas trop.
De toutes les façons je n'aurais pas pu en rajouter. Bien que je suive, de loin, l'actualité de cet auteur, c'était la première fois que je découvrais un de ses écrits. Le livre m'a été offert par ma soeur. 
Et je dois dire, après l'avoir terminé, que mon avis est mitigé. Il m’arrive souvent de ne pas commenter les livres que je n’ai pas aimés parce que tout simplement je ne sais pas quoi dire, si ce n’est que je ne l’ai pas apprécié. Je ne me ‘force’ pas à m’étaler sur un bouquin qui ne m’a pas touché.
Toutefois celui-ci, est… particulier dans la mesure où je n’ai pas aimé l’histoire, mais alors pas du tout, mais j’ai tout de même été emportée par l’écriture de l’auteur.




 Kurt Kausmann, médecin généraliste vit paisiblement à Frankfurt avec sa femme ou presque… En effet, depuis quelque temps, une nouvelle routine vient de remplacer la précédente. Sa femme n’est plus la même, mais le docteur n’arrive pas à en déterminer la raison. Et puis soudainement, le coup de massue : sa femme meurt.
Kurt se transforme en zombie, il ne comprend pas ce qui s’est passé, ce qui lui a échappé. Il ne cesse de ressasser les derniers jours, les dernières semaines, le dernier moi, mais rien… C’est l’incompréhension totale. Sa vie vient de prendre un autre tournant.
Face à sa peine et ses tourments; son ami Hans Makkenroth, le force presque à l’accompagner dans une expédition humanitaire. Finalement convaincu que ce voyage pourrait l’aider à reprendre sa vie en main, Kurt décide de le suivre.
Pourtant, rien ne se passera comme prévu. Un matin, des pirates accostent leur voilier et les prennent en otage. Ce sera le début d’un long calvaire plein de rebondissements, de surprenantes rencontres et de déchirement. L’issue sera incertaine…

Je n’ai pas aimé l’histoire. Au début, à plusieurs reprises j’ai eu envie de m’arrêter et à la fin également jusqu’à ce qu’un nouveau retournement me convainque de poursuivre.  Toutefois, pendant une grande partie de l’histoire ce qui m’a permis de ‘tenir’ c’est la plume de l’auteur : riche, fascinante, remarquable. Une écriture des extrêmes et des contrastes en fonction des personnes et des évènements avec des rythmes saccadés, lents et parfois une impression d’éternité. La description de quelques scènes poignantes m’a particulièrement marqué…
Je me suis rendu compte que je n’avais jamais exploré ce genre : des histoires de pirates, de terrorisme, de réfugiés. Je ne me dirige jamais vers ce type d’histoire en général et la lecture de celui-ci m’a conforté dans ma position. Mais ce que je n’ai pas apprécié non plus c’est un l'angélisme à outrance dont l'auteur fait preuve en parlant de l'Afrique: l’Afrique mirifique, l’Afrique de gaieté malgré les calamités. Cet angélisme est illustré par un personnage en particulier. Mais dans le fond il s’agissait peut-être de rendre hommage à la capacité de résilience d’un continent, ses habitants… son âme.
Dans cette histoire, certains personnages sont à la fois inhumains et philosophes, puérils et violents, déprimés, mais plein d’espoir ou encore désœuvrés  mais heureux et bien dans leur peau. J’ai été touché par Black-moon, dégoutée et surprise par Baba-Sy, un personnage « délirant » pour reprendre les mots de Bruno, un personnage dont je me souviendrai : « Bruno l’Africain! ».

« Bruno riait de tout, de ses déveines comme de ses exploits… Étrange personnage! Jamais rancune n’aurai égratigné sa foi indéfectible en les hommes. Il ne voyait dans la bêtise de ces derniers qu’une consternante immaturité qui leur infligeait plus de tort qu’ils n’en faisaient. La nuit, pour meubler mes insomnies, je teste plusieurs clés pour accéder à sa mentalité et comprendre comment elle fonctionne, mais la serrure change de combinaison à chacune de mes tentatives. Quel secret a-t-il percé dans ce continent ? Quelle philosophie a-t-il acquise durant ses décennies de transhumance? La réponse, il l’a emporté avec lui. […] … S’il y avait une morale à l’existence, elle se résumerait ainsi : nous ne sommes que des souvenirs»! p297-298

Ce roman est également une tribune pour saluer le travail de tous les volontaires, ces anonymes qui lâchent tout afin d'aider et se donner à l'autre bout du monde, dans des conditions inimaginables parfois. Des personnes qui espèrent simplement pouvoir assister à de « petits miracles » quotidiens et finissent par avoir la capacité de s'émerveiller de simples choses que l'on ne sait plus apprécier lorsqu'on se laisse submerger par la routine et la pression du quotidien.


20 juil. 2014

Notre quelque part - Nii Ayikwei Parkes


J’étais à ‘mon quelque part’,quand, à ma grande surprise, j’aperçus la couverture du livre de Nii Ayikwei Parkes, lauréat du Prix Mahogany 2014, que je reconnus immédiatement pour l’avoir vu, revu et rerevu sur internet. Je me tournai vers mon père et lui dis : ‘en fait je vais plutôt prendre celui-là’ pendant que je lui arrachai presque le livre que je lui avais demandé de m’offrir quelques minutes auparavant, pour le remplacer par 'Notre quelque part'.
Il s'agit du premier roman de Nii Ayikwei Parkes, poète du 'spoken word' qui partage sa vie entre l'Angleterre et le Ghana.

« Nous étions à notre quelque part quand elle est arrivée. Celle dont les yeux ne voulaient pas rester en place. Moi-même, je revenais de la case du malafoutier. »…  « Elle portait une façon de jupe petit petit là »p14-15


C’est ainsi que nous plongeons en plein cœur du Ghana  contemporain, dans lequel se côtoient villes et villages, aux réalités, univers et rythme différents; semblant s'accorder difficilement. Pourtant, lorsqu’une ‘masse’ suspecte est découverte à Tafo, dans la case de Koffi Atta, l’inspecteur P.J. Donkor d’Accra, fera appelle à ‘Monsieur-Un-Homme-En-Vaut-Mille’, Kwadwo ‘Kayo’ Odamtten, médecin légiste ou ‘légisse’ selon les villageois, ayant fait ses études à Londres. En somme, un Ghanéen occidentalisé. C’est par des méthodes, pour le moins, discutables et pour des objectifs qui le sont tout autant, que P.J. Donkor réclamera à Kayo un rapport digne de la série « Les Experts ». Le citadin Kayo, sera ainsi obligé de se plonger dans le village et ses manières, au rythme des histoires de Opanyin 'Yao' Poku, vieux chasseur, adepte de vin de palme, dépositaire de la mémoire de Tafo et sa forêt environnante qui cache de nombreux mystères…

Comment Kayo parviendra-t-il à découvrir la vérité ? Comment faire lorsque personne ne semble vouloir coopérer ? Lorsque les villageois, impassibles, semblent ne pas être impressionnés par les hommes de la ville et la ‘science’? Ou  lorsque toutes les réponses aux questions semblent être des paraboles ? 

 « Vous nos Aînés là, vous êtes en train de nous faire danser ici présentement. On vous pose les questions et vous nous donnez un proverbe. » p269

Et que dire de la langue ? Anglais ‘standard’, Pidgin, Twi émaillée de proverbes ou ‘sagesse’ du village de, avec des expressions qui m’ont marqué telles que « Oh Owurade! » comme on dirait « Oh Gnamien! » chez les Akans de Côte d’Ivoire; ou encore les « Chaley, eeh! ». En tant qu’Ouest Africaine, je me suis retrouvée sans aucune difficulté dans ces différents types d’anglais ou devrais-je plutôt dire de français, car j’ai lu la version française de ‘Tail of the Blue Bird’. Traduite de l’anglais par la brillante Sika Farambi, qui a obtenu, en juin, les Prix Baudelaire et Laure Bataillon 2014 pour la traduction de ‘Notre Quelque part’.


Quelle histoire !! Pétillante ! Un véritable régal. Je la recommande vivement à tous! Eï!  Vous  verrez par vous-même « mes frères, que cette terre est pleine de choses étonnantes»!

Roman traduit de l'anglais (Ghana) par Sika Fakambi
Prix Mahogany 2014
Prix Baudelaire 2014
Prix Laure Bataillon 2014
Finaliste du Commonwealth Prize 2011

8 déc. 2013

La saison de l'ombre - Léonora Miano

Romancière d'origine camerounaise, Léonora Miano, n'est aujourd'hui plus à présenter sur la scène littéraire francophone. Paru en 2005, son premier roman L'intérieur de la nuit, reçoit à lui tout seul, dès sa parution, plus de six prix. Son second roman: Contours du jour qui vient, reçoit le prix Goncourt des lycéens en 2006. En 2011, elle reçoit le Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire pour ses romans Blues pour l'Afrique et Ces âmes Chagrines. Avec au total , neuf romans à son actif, l'auteure vient de se voir décerner le Grand Prix du Roman Métis et le Prix Fémina pour sa dernière œuvre: La saison de l'ombre ( 2013).

Dès les premières lignes, l'auteure nous fait rentrer dans le vif du sujet. Des évènements graves viennent de se produire au sein de la communauté Mulango. Douze initiés se sont volatilisés au cours de la nuit où un incendie a embrasé une partie du village.  Personne ne comprend ce qui s'est passé. Où sont- ils ? Qui a provoqué l'incendie ? Les villageois sont dans la torpeur. Le lecteur est confus.

Après l'attaque, les mères et femmes de ces disparus sont regroupées et isolées, dans une case du village. Telles des pestiférées nul n'a le droit de les approcher. Elles ne peuvent en sortir, de peur que leur chagrin ou cette "malédiction" ne se reproduise et se répande dans le village. Tout le monde les ignore. Elles deviennent les bouc-émissaires parfait face à une situation qui dépasse l'entendement de cette communauté naïve, enclavée.

Toutefois, un matin, un évènement oblige le village à sortir de sa torpeur et à affronter les questions qu'ils ont tenté d'ignorer depuis les évènements, depuis trois semaines que ces femmes sont enfermées : l'apparition du Mwititi, de l'Ombre.

C'est le début du labyrinthe et des chemins étriqués dans lesquels l'auteure va nous emporter, au cœur de cette ombre et du mystère qui l'entoure.


Cette ombre c'est la "vérité" qui va pouvoir la dissiper. Mais comment obtenir la vérité lorsque l'on est replié sur soi-même ? Comment expliquer l'inexplicable ? Comment arriver à comprendre des évènements et des choses qui dépassent notre entendement ? Faut-il faire le deuil de ces disparus ,"ni mort, ni vivant" ?
Qu'est ce qui explique que l'équilibre du clan et celui de toute la région soit ainsi remis en cause ? Que les alliances et rangs ancestraux soient bafoués ? Que les relations jadis pacifiques laissent  place à des chasses à l'homme ? Est-ce ces "hommes aux pieds de poule" avec leurs "cracheuses de foudre" y sont pour quelque chose ?
Est ce que les ancêtres, l'esprit d'Éméné et Nyambe pourront aider les Mulangos à comprendre ce qui s'est passé ?

Pour tenter de la dissiper et éclairer aussi bien les personnages que le lecteur, l'auteure nous fera avancer en même temps que ces derniers. Tandis que pour le lecteur du XXIe siècle il s'agit de comprendre, imaginer l'impact de la traite de l'intérieur,  sur les sociétés africaines (afro-centré); pour les personnages il s'agit de comprendre afin de pour pouvoir aller de l'avant, survivre, tenter de se reconstruire, guérir les plaies béantes que ces disparitions ont créé mais surtout afin de pouvoir témoigner.

Témoigner devient un sacerdoce. La transmission devient une question de survie. Mais il ne peut y avoir transmission sans compréhension de ce qui vient de se passer. Ainsi les "survivants" dans l'espoir de libérer la communauté de cette ombre, vont se dépasser.  Ces derniers ont la survie de leur communauté entre leur mains, la mémoire de ce qui en reste.

Des personnages remarquables...

Tout comme ces derniers, Leonora Miano, tente de faire revivre ces peuples, ces morts, ces fils enlevés, ces villages terrassé à travers l'histoire de cette communauté fictive du Cameroun. C'était son devoir de transmission, de mémoire afin de se rappeler, ne pas oublier et tenter de donner une voie à ceux qui sont restés de l'autre côté de la rive.

La femme a une grande place dans ce roman, certaines sont des bouc-émissaires et victimes, d'autres reines et bourreaux; tandis que d'autres , au destin hors du commun sont habitées par un "esprit mâle", à l'image de la Reine Émené, fondatrice-ancêtre du clan, des Mulongo.

Pourtant au moment de la tragédie, le clan Mulango est dominé par un pouvoir patriarcal qui semble, au regard des évènements, avoir du mal à redonner sa place à la femme, si ce n'est l'accuser lâchement des maux qui se sont abattus sur la communauté. Mais il semblerait que l'esprit d'Émené se soit réincarné dans l'une des femmes du clan comme pour réparer cette injustice.

L'histoire est émaillée de référence et d'expériences mystiques et mystérieuses : rêves, visions, connections avec l'au-delà à travers des voix ou des envoyés : aides, mises en garde... Selon que l'on utilise ces pouvoirs ou qualités pour de bons ou mauvais desseins, selon qu'on les écoute ou pas, les personnages et le lecteurs auront tous de grandes surprises.

Au-delà de l'histoire de la traite, de l'histoire de l'ombre, ce roman est un puissant message d'espoir, incarnée par Bebayedi, ce nouveau monde, fait de syncrétisme, où tout le monde à sa place et peut s'exprimer. Le nouveau monde où l'on tente d'aller de l'avant en refusant de laisser l'ombre nous ronger et nous empêcher de construire ou reconstruire. L'endroit où une vie après la mort et la disparition est possible. Un exemple qui donne à ce roman une vocation universelle et atemporelle. "Ce n'est pas uniquement au-dessus de la case de celles dont les fils n'ont pas été retrouvés, que l'ombre s'est un temps accrochée. L'ombre est sur le monde. L'ombre pousse des communautés à s'affronter, à fuir leur terre natale. Lorsque le temps aura passé, lorsque les lunes se seront ajoutées aux lunes, qui gardera la mémoire de toutes ces déchirures? À Bebayedi, les générations à naître sauront qu'il avait fallu prendre la fuite pour se garder des rapaces. On leur dira pourquoi ces cases érigées sur les flots. On leur dira : La déraison s'était emparée du monde, mais certains ont refusé d'habiter les ténèbres. Vous êtes la descendance de ceux qui dirent non à l'ombre." p 137

19 juin 2013

Les pieds sales - Edem Awumey

C'est Akpedze une amie à moi, pour ne pas dire une sœur, qui m'a offert ce roman d'Edem Awumey. C'est un auteur qui comme elle, est né au Togo et vit aujourd'hui au Québec. Quand j'ai découvert ce qu'il y avait à l'intérieur du paquet , elle a dit " Tu vas pouvoir parler d'un auteur du Togo maintenant" ! C'était un gentil petit coup de pression ! (rires)

Je ne connaissais pas Edem Awumey. Pourtant, dès la parution son premier roman, il s'est tout de suite affirmé comme un écrivain de talent . En effet Port-Mélo, paru en 2006, remportera le Grand Prix Littéraire d'Afrique noir. Son deuxième roman, Les pieds sales, paru en 2009 a été retenu pour la sélection du prix Goncourt de la même année.

Les pieds sales ce sont les personnes qui "avaient les pieds crottés et blanchies par la boue et la poussière de toutes les routes qu'elles avaient courrues depuis là-bas"
Ce sont les migrants, les vagabonds poussés sur les routes , pour diverses raisons ; dans l'espoir de connaître des jours meilleurs. Bien souvent, ils se dirigent vers le Nord, en Occident, objet de tous les fantasmes.

Askia est un pied sale.  Son errance a commencé alors qu'il n'avait que cinq ans. À dos d'âne et accompagné de ses deux parents, ils fuyaient la sécheresse qui sévissait au Sahel.
À 47 ans, il erre toujours mais dans les dans les rues de Paris, cette fois, au volant de son taxi. La ville lumière n'est pour lui qu'un labyrinthe sinueux fait d'ombres fantasmatiques qui ne cessent de lui échapper à l'image de son histoire. En effet, Askia est hanté par un  fantôme, celui de son père qui a mystérieusement disparu quelques années auparavant en France. Askia accepte l'idée que son père les ait abandonnés. Mais il semble que le spectre de ce dernier et de sa disparition, ne veuille pas le lâcher. Tout le ramène à son passé, à ce père : Sidi Ben Sylla Mohamed. L'avenir d'Askia semble obstrué

"Tu lui ressemble, Askia. Si tu portais un turban, toi aussi , ce serait parfait. J'aurais l'impression que c'est lui qui est revenu, tout juste l'impression. Car il ne reviendra pas" lui disait sa mère.

"Embraye, Télémaque ! En route ! Pour toutes les raisons que tu veux!" lui dit son père disparu, lorsqu'il rêve.

Même les clients de son taxi lui parle de ce dernier.

Lorsqu' Olia, une jeune photographe Bulgare, monte dans son taxi, elle est tout de suite frappé par la ressemblance entre Askia et ce monsieur en turban qu'elle a photographié quelques années auparavant dans  Paris.Les deux personnages se lancent alors à la recherche de Sidi Ben Sylla Mohamed. 
Askia nourrit enfin l'espoir de pouvoir trouver des réponses à ses questions...

On assistera  à la naissance d'une amitié entre les deux personnages , autour de la figure de ce père.
Ils se sentent d'autant plus proche qu'Olia est elle-aussi une pieds sales, à l'histoire affligeante.
Alors qu'ils sont sur une piste sérieuse, les deux personnages seront rattrapés par leur histoire respective, par les actes posés sur les routes de leur pérégrination...



Ainsi, au-delà du mystère entourant la figure de son père. Askia est dans une véritable quête identitaire. La question "Qui es tu ?" reviens sans cesse...

Mais comment y répondre lorsque l'on a jamais vu son père auquel tous les commentaires nous ramènent ? Lorsque l'on est parti de chez soi depuis si longtemps que l'on n'ose plus y retourner ? Lorsque l'idée du retour  est plus angoissante que celle de continuer à vivre dans la misère, la pression et les menaces ? Comment y répondre lorsque l'on est sans papiers ?

Edem Awumey nous dépeint à travers la vie de ses différents personnages le calvaire d'un grands nombres de migrants : les compromis, la précarité, le racisme, la solitude mais surtout la question du retour ou au contraire de l'exil sans fin. Qu'ils fuient des régimes totalitaires, la misère économique ou  d'autres problèmes, ces personnes , sont souvent prêtes à tout pour partir de chez elle et atteindre la "terre promise". Pourtant, une fois arrivée sur place, la réalité est loin d'être celle qui avait été imaginée.

Certains se battront pour être accepté, pour pouvoir mener une existence décente et ne plus être considéré comme ces étrangers que l'on ne veut pas voir s'arrêter trop longtemps chez soi.

Pour d'autres, commencera une vie de désillusion de laquelle il sera difficile de se soustraire . Car, en effet, à moins d'avoir les moyens ,le courage d'affronter son passé, la situation que l'on fuyait, les changements dans le pays d'origine, le regard des autres; la question du retour restera inconcevable pour beaucoup. On est alors, malgré soi, obsédé par ce que l'on a laissé là-bas. On s'accroche à tout ce qui pourrait nous rappeler ce là-bas qui nous est à la fois si cher et effrayant.

On s'accroche aux photos par exemple. Elles ont une place importante dans ce roman. Les personnages s'accrochent aux visages qui y sont et les emporte partout avec eux. Elles sont comme un semblant de stabilité dans leur univers agité ou tout peut basculer. Elles leur permettent de retracer leurs pérégrinations, fixer leurs souvenirs, leur redonner le sourire ou leur rappellent tout simplement des événements ou période marquante de leur vie.

La question de la quête et de la migration revient tout au long du roman, à travers l'histoire des différents personnages mais également à travers les différentes références de l'auteur. En effet le roman est émaillé de références littéraire et historique qui le rendent intéressants mais complexe également. Askia est un Télémaque des temps modernes qui cherche , Ulysse son père. L'auteur fait également référence à Don Qui Chott  "Vous autres, chevalier errants, vivez en rêvant et rêvez en vivant". L'auteur mentionne l'histoire de l'empire du Songhaï et de l'un de ses rois "Askia Mohamed", l'exode des Éwe, peuple du Togo....

On ne peut donc se laisser aller pendant la lecture de ce roman et ce d'autant plus que l'histoire n'est pas linéaire. L'auteur alterne entre rêve et réalité, retour brusque dans le passé de ses différents personnages...

Les références à différentes villes, continents et histoires sont nombreuses. L'univers d'Askia semble alors atemporel. On oublie qu'il vit à Paris, qu'il vient du Togo où sévit une dictature... 
C'est tout simplement l'histoire d'un migrant, d'un homme qui veut donner un sens à sa vie...

C'est un roman à portée universelle.

L'histoire qui m'a le plus touchée est une histoire secondaire, celle de Monsieur Ali de Port-Saïd : " Il bougeait pour ne pas poser les fesses dans une gare avec le risque de prendre froid. Il vendait ses marrons de Gonesse à Boulogne, histoire de circuler. Et Port-Saïd s'éloignait de plus en plus, Port-Saïd et Abu Nuwas, alors il se fabriquait des pyramides en papier sur le boulevard Saint-Michel pour ne pas oublier..."


1 juin 2013

Nouvelles du pays - Sefi Atta

Ce recueil de nouvelles , nous emporte au cœur d'un Nigéria vivant, plein de contradictions où les innocents ne tardent pas à devenir des criminels, où la modernité et la tradition s'entrechoquent, où les extrémismes s'enflamment,  où la misère côtoie le luxe , où  d'un moment à l'autre tout peut basculer sans coup férir.

À travers les onze nouvelles du recueil, Sefi Atta se fait chroniqueuse du quotidien des nigérians de Lagos et d'ailleurs. Il y a le carrossier visité par des foules à cause d'une prétendue apparition de la Vierge Marie sur un pare-brise, la femme adultère qui sera lapidée, la petite fille intransigeante au cerveau formaté par le poids de son environnement, la bande d'artiste qui se transforme en "desperados", la jeune étudiante qui travaille au noir à Londres et bien d'autres...

Chacune des histoires nous est racontée avec humour et froideur. Comme "Virée au crépuscule", où un jeune Nigérian remonte vers le Nord avec un groupe de migrants clandestins en direction de l'Europe. En chemin il rencontre Patience, une "va bene" (prostituée) attachante de Bamako,  qui brandit sa Bible, à chaque fois qu'elle en a l'occasion. Il décide de la protéger jusqu'à ce que celle-ci lui fasse un coup aussi surprenant qu'inattendu.
 On se surprend à rire de ces retournements tragiques et déboires des personnages.

Nouvelles du pays est une galerie de portraits de femmes qui refusent de battre en retraite devant leurs craintes. Des femmes pleines de vitalité qui se battent contre elle-même , leur entourage , la société. Elles tentent de se soustraire de leurs difficultés par divers moyens : le sexe, la drogue, la religion, la fuite vers l'occident ou tout simplement en s'accrochant à de modestes rêves. Ainsi c'est tout autant de thème que l'auteure aborde avec réalisme et humour; nous permettant d'encaisser ces histoires  bouleversantes où le désir de s'en sortir à tout prix peut pousser à commettre l'irréparable.
Les problèmes politiques du Nigéria ne sont pas en reste, elle aborde des questions telles que le mépris des multinationales pétrolières pour les populations locales, les conflits inter-religieux qui embrasent le Nigéria, la responsabilité des journalistes, le militantisme...



À travers ces nouvelles, c'est également l'image d'une Afrique partagée entre misère et exploitation économique, entre attachement à ses racines et regard vers l'Occident, entre fanatisme religieux et modernisation des pratiques, entre retard de développement et maîtrise d'internet et des réseaux sociaux où sévissent les yahoo yahoo boys (Arnaqueurs)... que nous dépeint Sefi Atta. 
Comme à  l'image de ce continent aux diverses aspérités, le lecteur oscille entre joie, amertume; rire et peine. 

Les chutes sont surprenantes, imprévisibles et  ambiguës. Le lecteur a une impression d'inachevée qui soulèvent des pistes de réflexion et laisse libre cours à notre imagination.
Les dialogues rythment les récits et permettent de cerner rapidement les personnages. 
La langue de l'auteure est vive et décalée. Il s'agit d'une traduction mais il semble que Charlotte Wolliez ait réussi à faire ressortir toutes les nuances de l'oeuvre originale. On ressent le désarroi des clandestins, l'hypocrisie des collègues de travail, la froideur du bureau américain qui distribue les cartes vertes, la tension et l'indécision avant les attaques... 

Sefi Atta est née à Lagos en 1964. Elle a étudié au Nigéria, en Angleterre et aux États-Unis. Elle  vit dans le Mississipi depuis une quinzaine d'année. C'est une romancière, nouvelliste et dramaturge. Elle a reçu en 2006 le prix Wole Soyinka pour son premier roman Le meilleur reste à venir (Everything good will come) (2005). Avec Nouvelles du pays ( News from home) (2009), elle a été la dernière lauréate du prix Noma, prix reçu par  Mariama Bâ en 1980 pour son  roman: Une Si Longue Lettre

Nouvelles du pays m'a donné envie de connaître les autres œuvres de cette auteure.